La démission d’Horst Köhler, ou l’après-45 permanent

Horst Köhler

Coup de tonnerre hier à Berlin. A la surprise générale, Angela Merkel comprise, le président de la République Fédérale Allemande, Horst Köhler, a annoncé qu’il se retirait de ses fonctions, à la moitié seulement de son mandat.

La raison peut étonner, en particulier vue de l’hexagone où les pouvoirs distribués par la constitution et la place de celle-ci dans l’espace public ont si peu en commun : Köhler aurait outrepassé sa fonction, le rôle strictement borné que lui attribue la loi fondamentale de 1949. En Allemagne en effet, le rôle du président (nomination du chancelier, représentation)est à comparer comparer à celui du souverain en Angleterre, mais assorti d’un contrôle démocratique strict;  élu pour cinq ans par collège de parlementaires et de représentants des Länders, il ne peut voir son mandat renouvelé qu’une fois. Il constitue pourtant la clef de l’édifice constitutionnel, le garant des institutions.

Quelle faute grave a-t-il alors pu commettre pour entraîner une réaction si définitive, et l’embarras d’un gouvernement qui n’en avait pas vraiment besoin? Une déclaration ambigüe, tellement d’ailleurs qu’elle n’a d’abord pas suscité de réaction. Le 22 mai dernier, lors d’un déplacement en Afghanistan, le président Horst Köhler avait ainsi déclaré à la radio publique Deutschlandradio Kultur :

«[…] un pays de notre taille et notre orientation commerciale, avec notre dépendance au commerce extérieur, doit également veiller en cas de besoin, par une opération militaire d’urgence, à protéger ses intérêts, comme les itinéraires de libre-échange afin de prévenir, par exemple, toute instabilité régionale, qui en réduisant la sécurité pèserait sur nos chances – dans le commerce, l’emploi et le revenu.  »

Cette phrase, une fois sortie dans des médias à plus grande audience, a embrasé les opposants à la guerre en Afghanistan, le parti Die Linke en tête, et mis mal à l’aise les partenaires d’Angela Merkel. Köhler justifierait donc la guerre pour des motifs économiques? Alors qu’outre-Rhin, le débat sur l’engagement de troupes à l’étranger n’a pas cessé depuis 2001, l’occasion était trop belle pour certains d’y voir un écart de langage révélateur des vrais buts poursuivis : non pas la paix et la démocratie, mais la soumission économique et la sécurisation des routes commerciales.

« Impérialisme », le mot honni n’a pas tardé à fuser par la voix même des grands medias, le président devenant même « Kaiser Horst Ier » pour le Süddeutsche Zeitung du 27 mai : les échos de cette déclaration font peur, même à ceux qui soutiennent l’action de la Bundeswehr à l’étranger.  Alors que l’Allemagne effectue enfin un retour sur la scène militaire et diplomatique internationale, un tel débordement « risque de nuire à l’acceptation de la mission de la Bundeswehr à l’étranger », souligne ainsi Thomas Oppermann, chef du groupe parlementaire SPD au Bundestag. La CDU elle-même, soutien habituel d’un président très populaire, a jugé ces propos maladroits.

Rien ne dissipera le trouble ni ne calmera le débat, pas même la rectification apportée par les service présidentiels expliquant que ces propos portaient non sur l’Afghanistan, mais sur les côtes somaliennes où les pays occidentaux, mais aussi la Chine, envoient régulièrement patrouiller des frégates pour dissuader les pirates. Horst Köhler, que l’on disait déjà fatigué du pouvoir, miné par les attaques du monde politique, s’est donc retrouvé au coeur d’accusations qu’il n’a pu supporter.

Qu’un débordement comme celui-ci mène à la démission du chef de l’Etat serait impensable ailleurs qu’en Allemagne. Tout, dans ce débat sur la véritable utilité d’une force militaire en Afghanistan, ramène aux peurs et aux leçons des années brunes. Le pouvoir de l’armée (l’une des dernières qui soient constituées de conscrits), le contrôle strict de sa mission et les critiques qu’elle suscite, et enfin la critique tâtillonne des paroles du président : tout ici découle de la constitution de 1949, et de l’état d’esprit dans laquelle elle fut adoptée.

La réflexion d’Horst Köhler n’aurait pas suscité autant d’émoi ailleurs que dans ce pays où l’on a tant appris à se méfier du recours à la force, et des libertés prises avec le contrôle démocratique.

Notons d’ailleurs que la démission du président, toute exceptionnelle qu’elle soit, n’est pas une première depuis l’après-guerre : Heinrich Lübke dû lui aussi, en 1969, démissionner suite à une campagne de dénigrement orchestrée par le journal Der Stern sur son passé. Son crime? Avoir dessiné, alors qu’il avait 25 ans, les plans de baraquement servant à des camps de concentration…à quarante ans d’écart, c’est bien le même écho qui fait trembler le paysage politique allemand.

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