Karl Jaspers et l’âme allemande

couverture La culpabilité allemande

Voilà. En guise de participation du dernier jugement aux cérémonies du souvenir se déroulant ces jours-ci, il me faut chroniquer un livre, ou plutôt un essai philosophique. Il est court, 120 pages à peine, et se dévore avec attention. La culpabilité allemande, de l’Allemand Karl Jaspers, est un travail impossible, presque une anomalie dans le champ de ruine de l’après-guerre.

Le contexte, d’abord : la première parution de ce livre, sous le titre Die Schudfrage (« La question de la culpabilité ») date de 1946, et fait suite aux cours dispensés par le philosophe à l’université de Tübingen, alors sous contrôle français, pendant l’hiver 45-46. La transparence de l’objet de ce livre ne le rend pas moins exceptionnel, et marque à mon avis un point culminant, un horizon presque indépassable du retour sur soi, de l’autocritique dans son acception la plus large.

Jaspers écrit, dans un style lumineux, l’itinéraire de la rédemption. Dans les ruines encore chaude de la nation allemande, le professeur donne toutes les clefs à ses compatriotes, en s’adressant directement à eux, en anticipant le besoin de fuite, la tentation d’amoindrir leur responsabilité devant le drame dont l’ampleur, à ce moment, saisit le monde entier : « ce qui est encore plus important pour nous, écrit-il, c’est que notre propre vie, dans sa détresse et sa dépendance, ne peut plus trouver désormais sa dignité que par notre sincérité devant nous-mêmes. »

Comme s’il s’agissait d’une longue phrase l’oeuvre est didactique et organisée : le premier souffle lui sert à isoler, en l’illustrant de cas concrets, les différents degrés de culpabilité auxquels chacun peut confronter son âme. Ainsi, si beaucoup d’Allemands peuvent alors se laver les mains de toute responsabilité criminelle, la culpabilité politique est entière, absolument inévitable pour tous les citoyens du IIIe Reich. Sans exception. Il n’y a jamais, chez Jaspers, qui a lui-même fait le choix de rester en Allemagne tout en ne se compromettant jamais avec un régime qu’il haïssait, de haine, d’exaspération contre ses concitoyens. Seulement un calme extraordinaire, assorti d’une résolution sans faille.

La définition de la notion même de culpabilité étant faite, Jaspers s’engage implacablement pour une introspection générale, excluant toute complaisance. Par un étonnant jeu d’arguments contraire rappelant fort les dialogues socratiques, l’auteur comble toutes les failles, en passant s’il le faut par la morale et la métaphysique, mais en revenant toujours à la situation la plus concrète. Contester Nuremberg? « Celui qui se trouve réduit à l’impuissance la plus complète ne peut plus prendre appui que sur la totalité du monde. »

Ce que fait Jaspers, à travers un classement qui n’est pas sans faire appel à une vision parfois teintée de sociologie, c’est apporter une bonne et une mauvaise certitude. Il n’est pas d’Allemand qui ne soit coupable. Mais il n’est pas de culpabilité qui ne permette la rédemption. Avec une fulgurance prophétique, le philosophe sent déjà que, confrontée à son passé, l’Allemagne sera tentée de se dérober, de se trouver des excuses, comme elle risque de s’accuser jusqu’à l’autodestruction.

La solution est dans l’individu. Car ce qui court dans ce formidable essai, c’est la conviction que le groupe a montré ses limites : comme Hannah Arendt, au même moment, décrit la banalité du mal dans un système totalitaire, Jaspers dénonce la « volonté de puissance » qui a pu guider le peuple Allemand, et l’invite à se poser la question de la responsabilité individuelle.

La voix forte de Karl Jaspers porte une quantité incalculable d’idées et de message, mais l’un des piliers de la démonstration est à mon avis que ce n’est pas un peuple qui doit être mis devant ses crimes, mais des individus qui ont le devoir, s’ils veulent à nouveau constituer une société politique, de se regarder en face.

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2 Commentaires

Classé dans histoire

2 réponses à “Karl Jaspers et l’âme allemande

  1. Bravo pour ton blog.
    C’est clair, intelligent, et sincère, ce qui te donne le privilège de parler de sujets très sérieux sans paraître prétentieux.
    ça n’est pourtant pas évident, et tu y es parvenu.
    Je m’attendais quand même à voir quelques vidéos de pro-nazis mais bon je vais aller voir sur ichliebedichmeinfuhrer.com. pour me distraire un peu
    arrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrh

  2. Pingback: Existentialism in European Fiction | World University Information

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