Un entretien avec le docteur Pohl #3 : se réapproprier les symboles nationaux

Croix symbole armée allemande

Symbole de la Bundeswehr au XXie siècle.

Pensez-vous que les Allemands d’auourd’hui aient une plus grande liberté dans l’utilisation des symboles nationaux?

« Eh bien, je dirais que cette tendance existe : en fait, cela a été particulièrement visible quand nous avons gagné la coupe du monde de football en 1990, soutenu l’équipe allemande, et c’était là une chose qui n’aurait pas été possible dans les années 80. Mais je pense qu’il s’agit là plutôt d’une forme de « patriotisme culturel », qui tend effectivement à se normaliser. Je ne crois pas d’ailleurs qu’il y ait un véritable conflit ici, parce qu’il y a d’un côté le Vergangenheitbewältigung [devoir de mémoire] qui fait consensus, et une base plus solide, d’un autre côté, qui permet d’emprunter ce que j’appellerais le chemin européen normal; et ça ne concerne pas seulement l’utilisation de symboles, mais aussi des actes comme l’envoi de soldats allemands à l’étranger.

Cela a été très débattu, et je crois que ça l’a particulièrement été au moment de la guerre de Yougoslavie; le problème était d’autant plus sensible parce que la relation de ce conflit avec le passé nazi était évidente. Aujourd’hui c’est plus déconnecté, si vous regardez le déploiement de troupes en Afghanistan, même si il y a aussi des éléments de continuités. Des débats surgissent, mais ils sont plus anecdotiques.

Mais d’une manière générale, il est certain qu’il y a une renaissance des symboles nationaux allemands, et à ce sujet nous avons eu récemment à débattre de l’utilisation des médailles militaires, qui ont été réintroduite l’année dernière, pour savoir en particulier s’il fallait réintroduire la Croix de Fer. Elle n’a pas été créée par les nazis, c’est plus ancien que cela, puisqu’elle date de ce que nous appelons la « guerre de libération » [1813-1814], mais elle a été hautement pervertie par les nazis durant la seconde guerre mondiale. J’ai écrit cela dans un article pour Die Zeit, et j’ai reçu énormément de courrier critiquant cette position. Bien sûr, la Croix de Fer n’a jamais été donné en récompense à des meurtres de masse, mais elle a été attribuée parfois pour des actions qui ont inclus ces crimes. Cela a donc été un vrai cas problématique d’utilisation des symboles nationaux, dans la mesure où il a eu une corruption, alors que d’un autre côté il s’agit d’un symbole de l’impérialisme en général, qui n’a pas commencé en 1939, et il nous faut prendre en considération la manière dont les autres européens peuvent voir une telle décision. Pour les Polonais par exemple, la croix de fer est le symbole de l’attaque de leur pays par la Wehrmacht. »

C’était votre position dans l’article que vous avez écrit à l’époque?

« Je me demandais juste si la Croix de Fer était redevenue propre avec le temps, ou si nous l’avions perdu dans le sang des innocents; c’est très problématique en tant que symbole. Vous savez, la Bundeswehr [armée allemande actuelle] a la Croix de Fer peinte sur ses avions, mais c’est une version modifiée; de plus, la décision de les mettre date des années 50, quand la perception qui prévalait était qu’Hitler était responsable de tous les crimes, mais que la Wehrmacht était en-dehors de ces agissements, donc il n’y a pas eu d’opposition. Et je ne sais pas ce que les Polonais, alors communistes, en ont pensé. Ils ont probablement dû le dénoncer, mais les réactions à l’époque étaient contrôlées et impulsées par l’Etat, l’opinion n’était pas libre. La Croix de Fer est vraiment l’occasion de voir la limite dans la réintroduction des symboles. Savez-vous qu’il est interdit de sortir en public un drapeau du Kaiserreich [empire monarchique allemand, 1871-1918]?

Ici à l’Institut d’Histoire Contemporaine de Munich, nous devons nous pencher avec précision sur les symboles du nazisme : si l’extrême-droite les utilise, comme par exemple le double « s », ou d’autres, ils vont devant un tribunal, et souvent nous servons d’experts à la cour parce que les accusés, pour éviter d’être condamnés, ont pris soin de modifier légèrement le symbole. La cour doit alors décider s’il s’agit ou non d’un symbole nazi, et dans certains cas c’est extrêmement difficile, parce qu’une très grande variété de symboles était utilisée pendant la deuxième guerre mondiale.

Même la tête de mort est mise en cause, parce que c’était un symbole de l’armée prussienne. Et les tanks, par exemple, utilisaient la tête de mort pendant la seconde guerre mondiale, mais sans mâchoire inférieure! Il faut donc en débattre, mais il s’agit là de discussions très spécifiques, et d’une manière générale il n’est permis d’utiliser aucun symbole nazi. »

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Classé dans histoire, interview

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