Il y a quelques jours …

statue dachau

Le déporté inconnu de Dachau (oeuvre de Fritz Koelle)

Il y a quelques jours, ma compréhension de l’évolution de la mémoire allemande depuis la fin de la guerre a fait un bond. Voilà une perplexité qui s’efface, alors que la théorie qui m’a été proposée est sans faille.
Son promoteur, tout d’abord : Norbert Frei, professeur à l’université d’Iéna, spécialiste mondialement réputé du national-socialisme et de ses conséquences sur les nation allemande après 45. De passage à Munich, il a donné la semaine dernière, dans une petite salle du centre ville, une conférence dont le propos était à la fois limpide et profond, le parfait mélange d’un grand chercheur qui sait aussi se rendre accessible.

Dire que se relever du nazisme, survivre après une telle expérience et s’accommoder du poids de l’histoire n’a pas été sans crise est une évidence; mais montrer que la dynamique de dépassement s’est trouvée dans la rencontre de trois générations, trois expériences qui vont entrer en conflit pour faire évoluer la vision que l’Allemagne a d’elle-même, voilà tout le propos de Frei.
Ainsi il isole, dans le jeu qui aura lieu après guerre, les générations d’Allemands suivantes :
– Ceux nés autour de 1905, qui constituent la « génération d’expérience », appelée aussi celle des « fonctionnaires du nazisme » (Funktionsgeneration). Nés quinze ans après Hitler et Goebbels, ils sont ceux qui ont commencé leur carrière avec l’arrivée au pouvoir du NSDAP.
– La génération conçue vers 1925 sont les « sceptiques » : Frei les définit comme les anciens Flakhelfer, terme désignant les enfants formés en quelques jours par l’armée allemande pour les suppléer au crépuscule de l’hitlérisme.
– Enfin, ceux arrivés pendant et juste après la guerre, qui deviendront la fameuse « génération 68 ».

Ces acteurs, s’ils ne se comportent pas comme un seul homme, vont pourtant constituer à chacune des deux crises que nous allons évoquer des blocs identifiables, et assez homogènes dans leurs interrogations, leur révolte ou leurs dénégations.
Mais plutôt que de crises, parlons de rencontres, de face à faces qui vont agir comme une cure nécessaire. Il y en a deux, et si elles ne se ressemblent pas au fond, elles sont chaque fois une transition :
– à la fin des années 60, alors que la génération de 1905 quitte la vie active et les relais de pouvoir;
– au début des années 80, quand la génération 68 remplace ses parents dans les milieux professionnels, politiques et médiatiques.

Quelle vision les allemands ont-ils d’eux-mêmes en 45 ? Celle de victimes, les plus à plaindre, car ils sont les premiers à avoir souffert de l’hitlérisme. Ce sentiment sera renforcé par deux facteurs; la volonté des alliés d’aller loin dans l’établissement des responsabilités et la punition des crimes du nazisme, tout d’abord. Ainsi, découvrant que la dénazification ne s’arrêtera pas à Nuremberg, les Allemands s’inquiètent. Tout le monde sera traité en coupable, tout le monde risque l’indignité, la prison ou pire ! Ce sont ensuite les relais de pouvoir qui renverront aux Allemands une image de victimes : l’Eglise protestante, qui s’engagera non sans ambiguïté pour la libération de nombreux accusés des tribunaux de dénazification dans les années 50, mais aussi les politiques, qui ne cherchent pas à contrarier un sentiment sur lequel, au contraire, il est possible de rassembler.

Les années 60 vont faire souffler un vent de changement sur ce climat étouffant : la génération née en 1925, en arrivant dans la vie active, qui n’a pas eu a s’engager dans le soutien au régime nazi, n’a pas les mêmes angoisses. Formés à la démocratie dans les cendres de l’Allemagne année zéro, les nouveaux adultes veulent des réponses, et font face à l’évidence : les Allemands ne sont pas des victimes, ou s’ils le sont, c’est d’eux-mêmes.
Mais c’est la jeunesse étudiante qui complètera ce jeu à trois bande : a 18, 20 ou 25 ans, elle ne se satisfait pas de l’ouverture pragmatique des mémoires pratiquée par ses parents, et explose de voir son pays jeter encore un voile pudique sur les horreurs dont il est responsable. La révolte que l’on sait est inévitable : le mai 68 allemand est unique, parce qu’il interroge toute la société sur ses liens avec l’horreur de la guerre et des atrocités nazies.

Comme partout, les outrances de cette époque vont amener un mouvement de balancier, qui caractérise si bien les hésitations allemandes et l’image qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes : accusée brutalement d’être un pays de criminels dans les années 60, la république fédérale qui doit lutter pendant la décennie suivante contre le terrorisme gauchiste (c’est l’heure de la fameuse Bande à Baader) fait bloc, au moins au niveau politique.

Les années 80 seront celles de la seconde grande interaction, deuxième partie de la confrontation  intergénérationnelle : dans la foulé du « marathon mémoriel » (le mot est du professeur Frei), et de l’arrivée de la génération 68 aux postes dirigeants, le débat reprend, moins marqué que jamais par le tabou. Et comme en 68, la violence en moins, l’image que les Allemands se font d’eux-mêmes sort écornée, mais réaliste : que l’ont ait été Täter (coupable actif) ou Mitläufer (sympathisant, « suiveur »), on est coupable. Les Allemands se sont rendus coupables de la guerre, des camps de concentration, de la destruction de leurs propres valeurs.
Le point d’orgue de cette culpabilisation est atteint avec la publication, en 1984, d’un livre au titre parlant, Les bourreaux volontaires d’Hitler, de Daniel Goldhagen.
Encore une fois donc, c’est la succession des générations, le remplacement d’une culture et d’une histoire par une autre, qui fait bouger le curseur de la culpabilisation.

Le plus frappant, a terminé Frei, est de voir que le balancier n’a pas fini sa course. La génération 68, alors qu’elle part à son tour à la retraite, semble en effet frappée d’une forme d’empathie, de compréhension à l’égard de ses pères qu’elle a tant agoni quarante ans plus tôt : ainsi le débat sur les Allemands expulsés de Pologne après la seconde guerre mondiale revient, depuis quelques années, sur le devant de la scène médiatique à coups de déclarations chocs et de bruissement d’incidents diplomatiques. Certains parleront de besoin de fierté, alors que l’Allemagne cherche à retrouver son rang sur la scène internationale.
Pour Frei, c’est le retour, après une culpabilisation excessive, d’une victimisation sans fondement. Le juste milieu reste donc à trouver.

Publicités

4 Commentaires

Classé dans général, histoire

4 réponses à “Il y a quelques jours …

  1. Pingback: Le temps du bilan d’étape « Le dernier jugement

  2. Pingback: Un entretien avec le docteur Pohl #2 : culpabilité ou victimisation? « Le dernier jugement

  3. Pingback: Journée de la Libération du fascisme : en Allemagne aussi, mais oui! « Le dernier jugement

  4. Pingback: Lena, Özil, Wulff « Le dernier jugement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s