les Turcs, l’holocauste, l’ONU

palais de justice munich

Le grand hebdomadaire Die Zeit a publié il y a deux semaines un sondage s’intéressant à la relation des Turcs résidant en Allemagne avec le souvenir du nazisme et des camps de concentration. Comme l’analyse l’éditorial, les résultats sont assez clairs.

A la question de savoir si la persécution des juifs qui a eu lieu 70 ans plus tôt concerne l’ensemble de la société allemande ou seulement ceux ayant eu des ancêtres présents à l’époque en Allemagne, c’est très largement la première réponse qui est choisie. Et les autres chiffres vont dans ce sens : les Turcs vivant en Allemagne semblent faire preuve d’une empathie avec les victimes du nazisme; au-delà même, c’est un sentiment de responsabilité partagée dont fait état une population qui pourtant n’a, même de très loin, jamais contribué à la montée du nazisme, à la mise en place de la dictature, puis aux atrocités qui ont suivi.

Ainsi, les nouveaux arrivants seraient eux aussi les porteurs de cette mémoire dont j’essaie de comprendre la nature. Il n’est pas difficile alors de conclure que la nécessité du souvenir, ce besoin spécifique de vigilance appris dans les cendres de Nuremberg fait partie du fameux « bagage culturel commun ». Comme la langue, l’histoire est élément d’identification, et ce sentiment de responsabilité partagée repose là, indissociable des grandes dates de l’Allemagne du XXème siècle.

Notons d’ailleurs que cette empathie n’a rien d’une « analogie sacrificielle », pour répondre les termes de Die Zeit : ils sont 15% seulement à considérer que les Turcs Allemands subissent une pression « totalement ou en partie » similaire à celle des juifs avant la persécution, alors qu’ils sont 78% à s’opposer à cette comparaison.

Rien de circonstanciel, aucune identification à la minorité n’est faite ici. L’exigence de mémoire ferait-elle donc partie de l’appropriation de la nationalité et la culture allemande? Pas sûr. Les chiffres, d’abord, nous montrent que la piste « sentiment de responsabilité=bagage culturel allemand » manque un peu de solidité  : à 69% les sondés déclarent se sentir d’abord Turcs, contre un petit 3% qui se verraient comme Allemands avant tout. En dépit de situations personnelles parfois très différentes, détaillées plus précisément dans le sondage, ce chiffre nous indique qu’il faut sans doute prendre avec des pincettes l’idée que se sentir obligé à la vigilance par l’expérience du nazisme serait absolument liée au sentiment national allemand. Mais alors, pourquoi cette appropriation?

Un élément de réponse se trouve peut -être dans ce discours :

Ce message, délivré par la bouche du très charismatique Ban Ki-Moon, secrétaire général de l’ONU, le 27 janvier dernier à l’occasion de la Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’holocauste , est très intéressant, si l’on prend garde à ce qu’il ne dit pas. En particulier, « Allemagne ».Remontant à 2005 seulement, l’institution de cette journée constitue une démarche visant à universaliser non pas uniquement le souvenir des massacres, mais aussi l’exigence  de vigilance. L’expression employée par la résolution est que le souvenir serait un « garde-fou pour l’avenir », ce qui enjoint le monde entier à s’appuyer sur cette expérience inouïe pour ne jamais la répéter.

Il n’y à là, au fond, rien de très nouveau : le procès de Nuremberg était déjà une volonté d’ouvrir les yeux du monde devant les conséquences du totalitarisme. Mais un point a changé, et il est dans l’absence de référence aux responsables : les coupables sont maintenant ceux qui nient le passé. La culpabilité du crime n’existe plus dans l’erreur d’une nation, mais dans les têtes de ceux qui oublient.

Revenons alors un instant à nos Turcs. Il est bien possible qu’ils n’aient pas répondu à ce sondage en tant qu’ « aspirants » Allemands, mais en tant que destinataires d’un message déjà connu du monde entier,et dont la  résolution onusienne n’est que le dernier avatar : la mémoire de l’holocauste comme valeur universelle.

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Classé dans actualité, général, histoire

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