Un discours qui apprend, mais ne libère pas

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Ce billet était prêt depuis plusieurs jours : je l’ai terminé, en fait, juste avant mon interview avec le Professeur Möller, dont vous allez entendre parler longuement durant les semaines qui viennent. Il s’agit ici de trouver les premières conclusions à tirer des interviews dont une partie a été mise sur le blog. En les interrogeant, en les écoutant, j’ai eu le sentiment d’un décalage entre la manière dont leur est enseigné le totalitarisme nazi, et les conditions d’un dialogue sur le même thème dans le cadre intime.

Une catastrophe sans équivalent, un traitement forcément différent

Aujourd’hui, alors que visage de l’Allemagne réunifiée n’a évidemment rien de comparable à celui qu’il présentait un demi-siècle plus tôt, le problème de la mémoire collective et des conséquences qu’un tel événement peut avoir sur les consciences se pose toujours.

Alors que la génération ayant connu la guerre s’éteint doucement, c’est aujourd’hui à celle des petits-enfants ( entre 18 et 30 ans) de se trouver à la croisée des chemins : celle des souvenirs individuels, dont sont porteuses chaque familles, mais aussi de la mémoire institutionnelle. Depuis les premières années d’école, les jeunes allemands ont ainsi été sensibilisés à la période du national-socialisme, prévenus du déchaînement d’horreur qu’a été le totalitarisme nazi. Chaque année scolaire est ainsi concernée, et le programme fera toujours un détour, abordera le sujet sous un angle précis.

Ce traitement très particulier, très profond, se retrouve dans l’espace médiatique. Il ressort clairement, là encore, que le sujet n’est pas évoqué que la même manière que tous les autres : une place particulière et importante est attribué au traitement du nazisme, dans les radios et les télévisions qui émettent en Allemagne. Il n’y a pas, pas encore peut-être, de banalisation du IIIe troisième Reich, mais au contraire un discours très spécifique, que l’on pourrait qualifier de prudent, voire stéréotypé.

Ce traitement particulier s’illustre par les immenses précautions langagières prises par tous : les mots comme « holocauste » ou « national-socialisme » ne doivent pas être utilisés à la légère, et qu’il s’agisse de s’adresser à un écolier, un adolescent ou un adulte, il s’agit avant tout de ne pas donner prise à la moindre ambiguïté, de ne pas risquer d’être mal compris. Le sujet est trop grave pour faire l’objet d’interprétations approximatives, et la sphère publique est traversée par cette exigence.

La nouvelle génération au tournant des mémoires

L’effet provoqué sur les jeunes Allemands semble être, à première vue, un paradoxe : libres d’en discuter, d’en parler, ils confessent en général ne pas le faire. Par désintérêt? Certainement pas, si l’on en croit leur promptitude à se dire concernés, touchés par ce passé qu’il n’ont pas vécu. La réponse pourrait alors se trouver dans l’indépassable différence entre les sphères publiques et privées : il n’y a pas une famille allemande qui n’ait été, à l’époque, concernée par le nazisme, mouvement totalitaire, donc de masse, excluant la position de simple témoin pour celle de participant. Petit fonctionnaire, membre des jeunesses hitlériennes, fournisseur de l’armée allemande ou du parti : l’absence de culpabilité formelle, pour toute cette génération ayant connu la guerre, n’empêche pas la difficulté de vivre, ensuite, avec de tels souvenirs.

Parler de cette époque, pour un jeune de vingt ans, avec ses grands-parents, reste donc une gageure, presque un tabou. Mais avec ses parents, nés le plus souvent dans les années de la reconstruction, l’occasion est rarement saisie : on « peut » en parler, mais on n’en parle pas. Il se pourrait alors que cette absence, ce blocage soit le résultat de l’inadaptation à la sphère privée du discours professé à l’école et dans les médias.

Ce dernier ne peut en effet être que très cadré, résultat de cette peur de laisser place à la moindre complaisance; or les mémoires individuelles ou familiales, les réalités qu’ont vécues les acteurs de cette époque sont toujours complexes. Impossible dans ce cas d’échanger, de se comprendre réellement entre ceux ayant vécu la période totalitaire et leurs petits-enfants. La famille reste donc sans doute le lieu où la parole est encore la moins libre, y compris pour la jeune génération. Très sensibilisée aux horreurs du nazisme, elle semble pourtant dans l’incapacité de partager dans le cadre intime la mémoire de cette époque. On peut penser alors que l’activisme institutionnel déployé par l’Allemagne pour traiter ce noir passé, et le transformer en un « plus jamais ça », a mieux servi à la prévention sur les thèmes importants (en particulier le racisme et l’antisémitisme) qu’à rendre le dialogue plus facile.

Un discours de la sphère publique efficace, mais inadapté à l’échange au sein de la sphère privée : le paradoxe est-il dépassable? Le renouvellement des générations, avec sa part d’oubli, fournira sans doute la réponse la plus efficace.

J’ajoute, à la suite de mon interview avec le docteur Möller, qu’il est très possible que je n’ai pas pris en compte, dans cette petite théorie, un élément tout simple. Si simple que je ne le révèlerai qu’alors que lorsque je posterai les résultats mon entretien avec lui…

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Classé dans histoire, interview

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