L’Allemagne et la métaphore alcoolique

Munich - Frauenkirchen

Parcourir la littérature liée au problème de la mémoire du nazisme en Allemagne est une aventure passionnante, parce qu’elle est indécise. Qu’il s’agisse de plumes légendaires comme Hannah Arendt ou de penseurs émérites comme Hermann Lübbe, il est leur est impossible de trancher, dans le délicat traitement fait au problème de la persistance des cicatrices nazies et de la nécessité de dialoguer, sur la matière dans laquelle ils s’aventurent. Histoire, philosophie, certainement. Sciences politiques, qu’on le veuille ou non. Mais psychologie, voire psychiatrie? Ce sont aussi des domaines qu’il faut plus qu’effleurer lorsqu’il s’agit de conscience collective. Tout lier, en particulier le groupe à l’individu, est un exercice qui a pu paraître bien périlleux, et c’est là tout le problème de quiconque veut s’intéresser aux valeurs, à l’identité partagée d’un groupe. Traiter l’Allemagne comme l’on le ferait avec un patient atteint d’une névrose : le danger de simplification est évident, mais la posture reste nécessaire.

Accueillons donc le patient, écoutons son histoire : « bonjour, je m’appelle République Fédérale d’Allemagne, et je suis alcoolique. Enfin, ancienne alcoolique.Et j’ai peur de rechuter. »

Cette étrange allégorie n’est pas de moi, mais de la sociologue allemande Sibylle Hübner-Funk, dans un article de 1994 de la revue Communications, librement consultable. Poussant l’analogie, l’article traite la névrose collective exactement de la même manière qu’un individu devrait se méfier d’une mauvaise habitude enterrée, même au plus profond de lui-même : le chemin de la rémission, tous les anciens alcooliques ou drogués le savent, est permanent, ce qui implique que toute rechute, qu’elle ait lieu une semaine, un mois ou dix ans après le sevrage, est également catastrophique.

Voici qui nous permet de sortir pour un moment des controverses classiques sans cessent entretenues autour du devoir de dialogue, ou au contraire de l’exigence de maintenir un certain silence pour mieux oublier. L’Allemagne sevrée du nazisme, abstinente désormais, devrait être plus méfiante que tout autre nation envers le danger de la récupération. Ainsi, que le nazisme appartienne ou non à l’histoire, qu’il soit ou non fermement ancré dans les mémoires collectives, il reste un lourd passif, parce qu’exploitable dans le futur.

Cela ne nous dit pas, bien entendu, ce qu’il en est de la transmission aux nouvelles générations de ce passif. Sybille Hübner-Funk n’est pas particulièrement optimiste quant à ce problème, mais cela reste à observer de plus près, ce qui est précisément l’objet de ce blog.

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Classé dans général, histoire

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