Le procès Demjanjuk et la fin d’un demi-siècle de combats

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Nuremberg, banc des accusés

Juger ou ne pas juger? Das ist hier die Frage

211 accréditations presse pour 60 places disponibles, une salle d’audience qui tourne au pugilat tant les sièges sont rares : de Bild à Die Zeit, un vieillard fait la une, et fait douter l’Allemagne. Faut-il juger un homme qui, à 89 ans, est atteint d’une leucémie? Faut-il condamner à la prison un apatride, qui n’est légalement justiciable que parce qu’il a lui-même séjourné dans un camp de réfugié sur le sol allemand à la fin de la guerre? N’y a-t-il pas enfin plus de risques que d’avantages à traîner devant les tribunaux un homme que Serge Klarsfeld appelle une « piétaille du crime » qui risquait de « mourir de faim en camp de prisonnier » s’il ne servait pas l’envahisseur nazi?

Pourtant, si l’on accepte le fait que le procès qui s’est ouvert cette semaine n’aura pas la valeur pédagogique et cathartique d’un procès Barbie, du point de vue de la machine judiciaire allemande, il s’agit là d’un grand pas, voire de la fin d’un cycle.

De Nuremberg à 68, l’impossible guérison

La justice allemande prend les commandes de la dénazification à partir de 1949, à l’occasion de la création de la RDA. La tutelle alliée s’exerce encore, mais au travers d’une jurisprudence sur les crimes de guerre tirée en droite ligne des condamnations décidées à Nuremberg. Or, si les condamnations continuent, l’époque de l’ épuration est bel est terminée, comme en témoigne, dès le début des années 50, la réintégration de 39 000 hauts fonctionnaires ayant trempé dans la machinerie nazie. Les quelques milliers de condamnations, allant jusqu’à la mort pour 486 d’entre elles, prononcées durant les quatre années suivant la fin de la guerre doivent suffirent, d’autant que la guerre froide ne laisse que peu de répit : il faut reconstruire, et oublier.

L’année 1956 sera celle du premier tremblement de terre : alors qu’un ancien Einsatzgruppe demande à réintégrer son poste dans l’administration locale, il est dénoncé, et jugé ainsi que ses acolytes au cours du retentissant « procès de l’escadron ». Mais la main de la justice ne suffit pas : devant l’ampleur du scandale, le ministère fédéral de la justice se résout à créer l’instrument fondamental de la chasse au nazis jusqu’à nos jours, le Service central d’enquête sur les crimes nationaux-socialistes. Silencieuse mais active, la structure mettra en cinq décennies plus de 7000 personnes en accusation.

La société allemande n’adhère pas, alors, à cette remise au jour d’un passé si proche, mais qu’on voudrait déjà soldé. C’est une année bien connue des amateurs de pavés qui changera définitivement la donne.

La gifle d’une génération aux tabous des pères

« Nazi! Nazi! Démission! » Rarement sans doute l’honorable chancelier Kiesinger s’était vu insulté de la sorte dans l’enceinte du Bundestag. L’événement pourtant n’aurait pas aussi facilement survolé les années s’il n’avait été accompagné d’une gifle. C’était en 1968, et la jeune impudente, qui sera jugée sur le champ, s’appelle Beate Klarsfeld. Leader, avec son mari Serge, d’un groupe d’étudiants révoltés par la chape de plomb qui pèse sur la période hitlérienne, elle incarne alors une sentiment profondément partagé par la jeunesse, mais son combat commence à peine.

Beate Klarsfeld, noir et blanc

Beate Klarsfeld (photo wikipédia)

Cette volonté, presque sauvage, d’avoir enfin la vérité sur les crimes commis par les parents d’une génération qui veut tout changer se retrouvera dans les combats du couple Klarsfeld, qui débuteront leur célèbre « chasse au nazis » dès le début des années 1970. Partout dans les monde d’anciens hauts responsables seront traqués, et la justice allemande y prendra toute sa part : ainsi des Lyschka (ancien SS) ou Hagen (SD) seront l’occasion, pour une société allemande largement renouvelée, d’une véritable introspection.

Demjanjuk, un procès en forme d’aboutissement?

La mise en accusation du présumé « Ivan le Terrible » est, au regard de l’histoire de la dénazification par l’Allemagne, une importante leçon sur l’apaisement et la mémoire. Rappelons d’abord que le vieillard n’est pas allemand : que l’Allemagne juge, pour la toute première fois, un étranger ayant agi à l’extérieur pour le compte du nazisme est une marque assez saisissante qu’une page se tourne. Cinquante ans exactement après avoir retrouvé ses pouvoirs de juridiction, et au-delà du débat sur l’opportunité d’une instruction qui présente bien des défauts, l’Allemagne s’attaque encore à ses tabous, bien aidée il est vrai par le temps qui passe.

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